d.B.t.h.w.3.c.o.n.c.e.p.t.i.o.n

Oui, mais.. 1, philosophie.
Stéfan Leclercq, L'acte comme œuvre d'art. (extrait).

A partir de l'enseignement des Grecs, particulièrement Anaximandre et Héraclite, nous pouvons dire que l'individu n'est que chaos à travers desquels il établit un ensemble ouvert de relations hétérogènes. Ces chaos établissent un équilibre et forment un parcours comme existence. En son désir comme sa volonté, en sa crainte comme dans sa haine, l'expression de l'individu est toujours une ligne de force ou ligne de manque, une décharge ou un vide que nous appellerons chaos. L'ensemble de ses chaos, successifs ou simultanés, réalise une subjectivité. Séparés de leur ensemble ces chaos paraîtront toujours inégaux, généreux ou insupportables à autrui. Considérés comme tout ouvert ils construisent une ligne comme existence, ils forment une image compatible avec la réalité. En un mot, l'ensemble des chaos réalisant l'individu est un équilibre. Cette image est le plus souvent acceptée par l'autre, médiatisant l'individu au sein du champ social qu'il occupe. En même temps, les classes sociales (toujours existantes), et à raison le champs social qui les englobe, ne sont que la limitation de ces chaos intempestifs que contient l'être et qui lui sont immanents, fondant sa subjectivité. Partout signes, codes, législations tentent de réduire l'importance de ces forces qui réalisent l'individu. Car l'expression de ces forces en leur simultanéité est incontrôlable et peut, dans sa résonance, déborder le cadre social. Le champ social tente donc de la réguler en un sens unique et communautairement admis. Ce sens n'est ressenti par personne mais partagé par tous. Le champ social est une perpétuelle contradiction des chaos comme expression de l'individu, visant à aliéner cet ordre naturel, cet équilibre par la compression des forces subjectives. Ce que tente de reproduire artificiellement le champ social c'est un ordre dont la réalisation ne s'effectuerait plus à partir de chaos mais à partir d'un sens établi sur la pérennité d'un ensemble d'idées adoptées préalablement. Ces idées constituent des lois et, à l'inverse des chaos, moins elles subiront l'assaut du temps plus elles prouveront leur essentialité pour le champ social.

Oui, mais.. 2, philosophie.
Stéfan Leclercq, L'art du mensonge suivi de Pour le concept. (extrait).

Le mensonge n'est ni un vice, ni une malversation, ni une trahison, il est une force qui chaque fois qu'elle s'exprime s'authentifie comme l'intempestivité d'un individu qui se réalise. Cette force ne s'exécute pas à travers n'importe quel type de mensonge, elle exige de lui une condition, une souveraineté du langage et de la position de celui qui le prononce. Bien mentir n'est pas une affaire d'improvisation mais, au contraire, de stratégie. Le mensonge improvisé doit se plier au joug de la vérité régnante en un circuit partagé et véhiculé par tous car un champ social ne peut se construire que par la communication de la vérité. Le mensonge mal effectué ne peut que difficilement glisser son sens hétérogène entre les mailles de ce qui est communément accepté. La vérité n'est d'aucune transcendance, elle est ce qui correspond à une idée comme dogme. Ce qui est vrai est conforme par son sens à ce qui a été préalablement choisi. La loi est un dogme et tout ce qu'elle peut prononcer, sélectionner ou choisir sera considéré comme vrai. La vérité n'est pas non plus immanente aux choses et aux actes, ceux-ci sont légaux parce qu'ils détiennent une part de vérité, petite ou grande. Tout ce qui constitue le champ social d'un point de vue civil, privé ou professionnel est régit selon des lois. En une famille, le père est le gardien des lois qu'il a lui-même fondé pour sa maison. Le trottoir, les espaces publiques, les magasins sont tous, à divers degrés régis par des lois, à l'usage de tous ou de quelques-uns. Lois pour une maison, une cité, un pays. Ces lois sont toujours dictées par une autorité qui a le pouvoir de coordonner leur bon déroulement par le père, l'instituteur ou l'appareil d'Etat. C'est dans le respect de la vérité que se réalisent ces lois, dans l'acte qui s'exécute conformément à ce qui est établi. Aussi, une parole est vraie si son sens coïncide à la situation admise, à la situation légale. Le champ social est façonné par la loi et celle-ci ne peut s'émanciper que par la circulation de la vérité, c'est-à-dire par la communication des valeurs sociétaires. Dire, faire la vérité, c'est communiquer ce qui est conforme à une connaissance préalable. Dès lors une morale est établie encourageant les individus à promulguer le vrai. Par cette croyance aux vertus de la morale, isolément, l'individu appliquera encore la loi sans faire précisément l'objet de la surveillance d'un appareil de contrôle à son égard. Par les vertus de morale, l'individu se régit lui-même, applique la vérité non pas pour l'exercice de sa propre liberté mais pour l'émancipation du collectif sociétaire. Cependant, la morale par la vérité qu'elle véhicule est la voie de toutes les délations, de toutes les collaborations et donc par cela, de toutes les démagogies. Par la morale, par la vérité, la spécificité individuelle est toujours subordonnée aux besoins de la collectivité. La vérité s'opère toujours au détriment de celui qui la prononce et, en cet altruisme, ce sont les intérêts de l'Autre qu'il conserve plutôt que les siens qu'il défend. Le champ social ne peut se concevoir sans ce refus de soi au profit d'autrui.
Le mensonge est un sens hétérogène placé en un circuit sémiotique donné. Il ne détient pas un sens négatif mais un sens différent de ce qui est communément véhiculé. Il n'est pas le contraire de la vérité, il en est sa différence. C'est parce qu'il est différent de ce qui circule que le mensonge est rejeté comme force négative. Le circuit fermé de la véracité ne permet pas, par ce qui le réalise, un sens différent de ses spécificités. Le mensonge vient en troubler le fonctionnement, corrompre le déroulement de ce qui est organisé par les lois individuelles, familiales ou collectives. Le mensonge est l'élément différentiel en un cycle construit sur l'homogénéité de ses éléments.

Oui, mais.. 7, art & philosophie.
Stéfan Leclercq, Francis Bacon, Gilles Deleuze : chronochromatisme. (extrait).

Alors, qu'est-ce qu'il y a dans les tableaux de Francis Bacon ? Là aussi, il s'agit de choses particulières et singulières, c'est que… Je reprendrai une phrase de Borgès citée dans le catalogue de Beaubourg qui dit plus ou moins ceci : " J'écris pour moi, j'écris pour quelques amis, et pour ceux qui ont la bonté de me lire ". Bon, Francis Bacon, c'est un peu la même chose. Il peignait d'abord pour lui, il peignait pour quelques amis, et pour ceux qui avaient la bonté de regarder. Bacon s'est surtout passionné à mettre sa propre vie sur toile. Et donc, si vous voulez, ses travaux sont avant tout autobiographiques. Mais ceci dit, cette autobiographie sur toile est ouverte à plusieurs. Et c'est là que, finalement, il y a un degré de multiplicité qui s'installe dans les tableaux de Bacon. En ce sens qu'il n'est pas obligatoire de connaître la vie de Francis Bacon totalement pour comprendre le tableau. Les figures dessinées ou plutôt peintes… Je ferai d'ailleurs une parenthèse à ce sujet… Les figures peintes sont, d'abord, des figures proches de Francis Bacon, il déteste peindre des gens qu'il ne connaît pas. Ce sont donc des figures qui lui sont propres, des amis ou des amants, et ceci dit, par, justement, l'effet pictural qu'il impose, ces figures deviennent ouvertes, je dirais. Quittant la subjectivité de la figure, donc quittant le milieu dans lequel elles sont peintes, ces figures peuvent s'exprimer de manière à toucher l'Autre, toucher celui qui ne connaît pas la vie de Francis Bacon. Et c'est là toute la singularité de l'œuvre de Bacon. C'est que d'une part, il peut donner l'image de quelqu'un qu'il connaît, donc d'une subjectivité, mais, d'autre part, il l'ouvre de manière telle qu'elle peut toucher tout le monde en ayant le même impact. Cet impact est ce que Gilles Deleuze appelle la sensation. Bon.
La vie de Francis Bacon se résume principalement par deux grands moments qui sont ses deux amours, ses deux amants. L'un, dans les années cinquante et soixante, il s'appelait Peter Lacy, et puis l'autre, la grande figure baconienne, George Dyer, qu'il a connu jusque 1971. Ces deux figures, Peter Lacy et George Dyer, successivement ses amants, sont morts tous les deux jeunes. Déjà là, c'est très particulier. George Dyer se donne la mort le jour de l'inauguration de la rétrospective parisienne de Francis Bacon, au Grand Palais. Tout cela ne serait que des palabres si ces thèmes n'étaient récurrents dans la peinture de Francis Bacon, ce qui nous intéresse. A la limite, la vie de Francis Bacon ne nous intéresse pas, mais dès qu'elle est ainsi montrée sur la toile, évidemment, à ce moment-là, ça prend une autre dimension. Ça prend la même dimension que les figures que Bacon peint, à savoir que, si l'événement baconien est, dans un premier temps, subjectif parce qu'il le concerne en propre, l'événement devient, en un second temps, ouvert, détenant une objectivité. Chacun se trouve alors concerné par l'événement dans le sens où c'est le thème principal de sa peinture. Par ce système, s'intéresser à la peinture de Bacon, c'est s'intéresser à sa vie.